Renée Toussaint, philosophe, Chemin de Vie
le 5 mars 2010
L'avortement aujourd'hui, en 2010
10. Naissance du Chemin de Vie, Namur
La loi belge dépénalisant l’avortement, communément appelée « loi Lallemand-Michielsen » a été votée le 3 avril 1990.
Le 13 avril, celles que l’on peut appeler nos deux fondatrices se présentaient devant le Gouverneur de la Province de Namur, monsieur Wauthy, avec la proposition de créer un « centre d’aide aux femmes face à une grossesse non-désirée qui proposerait d’autres solutions que l’avortement ».
Cette proposition répond à l’obligation faite par le législateur aux acteurs sociaux concernant les demandes d’interruption de grossesse, d’informer les femmes en difficultés des « droits, aides et avantages garantis par la loi et les décrets aux familles, aux mères célibataires ou non, et à leur enfants, ainsi que sur les possibilités offerte par l’adoption de l’enfant à naître » (article 2, 2° de la loi Lallemand-Michielsen) La démarche des fondatrices du Chemin de Vie entendait répondre à l’obligation, faite par la loi, d’informer les femmes enceintes désirant interrompre leur grossesse que des alternatives à l’avortement existent.
Créée le 10 août 1990, l’asbl installa ses bureaux au numéro 5 de l’Impasse des Capucins, c’est-à-dire au cœur de Namur, dans des locaux appartenant aux Sœurs de la Charité. Nous étions prêts à recevoir les femmes confrontées à une grossesse difficile pour les aider à poursuivre leur grossesse en leur proposant un soutien psychologique et un accompagnement concret et durable : aide juridique, médicale, sociale, voire financière, mais aussi layette et matériel de puériculture.
Bien vite, cependant, l’information dans les écoles apparut comme une priorité, une éducation sexuelle reliée à l’affectivité et à la responsabilité nous apparaissant en effet comme le meilleur moyen de prévention, donc une alternative à l’avortement.
En 1992, nous lançons notre journal, Le Journal du Chemin de Vie, trimestriel qui connaît, aujourd’hui encore, son petit succès.
Jusqu’en 1995, les demandes se multiplient. Bruxelles, Bauraing, Namur, Nivelles, nous allons dans les écoles pour y rencontrer les enfants dans leur questionnement, leurs difficultés, leurs doutes, mais aussi leur idéal et leurs espérances. Nous leur offrons des informations claires, précises et complètes sur tous les sujets importants qui les préoccupent, comme le sida, la contraception, l’avortement, la sexualité, l’amour, l’affectivité.
Beaucoup de monde frappe à notre porte. Des femmes enceintes en difficultés, qui demeurent notre priorité, mais aussi des personnes en mal de vivre cherchant une oreille amicale ou une aide plus spécifique. On nous parle de sida, d’alcool, de violence. Une école nous envoie les jeunes filles qui craignent d’être enceintes ; nous les écoutons, parlons avec elles, et nous leur faisons passer le test de grossesse. Des étudiants viennent chercher de la documentation pour un travail scolaire. Et n’oublions surtout pas les visites amicales de l’une ou l’autre maman fière de nous montrer son bébé.
Chemin de Vie a du travail et cherche des bénévoles.
Puis, le flot se tarit.
Comme nous sommes de moins en moins sollicités, nous décidons de créer un site internet : chemindevie.be, et nous rédigeons une série de documents que nous distribuons dans les écoles chaque fois que l’occasion nous en est donnée. Ce qui devient malheureusement de plus en plus rare. Etant donné que nous ne conseillons jamais l’IVG, nous ne jouissons en effet pas du statut de « Centre de Planning Familial », ce qui signifie non seulement que nous ne recevons aucun subside, mais que les écoles préfèrent s’adresser aux Centres agréés, reconnus et subsidiés par l’Etat.
Les écoles ne désirent plus nous entendre. Et si nous continuons à maintenir notre permanence deux après-midi par semaine, bien peu de monde frappe désormais à notre porte.
Nous voici quasiment réduits au silence, faute d’interlocuteur.
Pourtant, nous n’avons pas changé : notre objectif reste le même : proposer une alternative à l’avortement.
La loi n’a pas changé, elle non plus.
Ce qui a changé, par contre, c’est la société. Dépénalisé, l’avortement est passé dans les mœurs. Il est non seulement devenu quelque chose de normal, mais il semble que le simple fait de dire qu’il existe des alternatives à l’IVG soit considéré comme traumatisant.
Nous comprenons mieux pourquoi Chemin de Vie n'arrive plus à parler : l’avortement est un droit acquis qu’on ne peut plus remettre en question. Arrêtez de traumatiser les femmes qui ont exercé ce droit, et laissez-les choisir librement ce qu’elles font de leur corps. Ne venez pas non plus faire la morale aux jeunes qui ont le droit, eux aussi, de vivre leur sexualité comme ils le veulent en se préservant des ces deux grands risques que sont le sida et la grossesse.
Silence. N’en parlons plus. Taisez-vous, Chemin de Vie.
Eh bien, non, nous ne nous tairons pas.
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