Renée Toussaint, philosophe, Chemin de Vie
le 5 mars 2010
L'avortement aujourd'hui, en 2010
5-2 L'enquête : l'IVG du côté de l'équipe médicale
1. Les infirmières
L’entretien pré-IVG n’étant plus obligatoire pour les femmes majeures, celles-ci peuvent s’adresser directement au médecin. N’ayant plus besoin de s’expliquer, elles sont reçues par des infirmières qui ne connaissent pas leur histoire et qui se retrouvent parfois confrontées à des situations qui les révoltent, notamment quand la femme qui se présente est manifestement sous pression de son entourage et que tout se passe dans les pleurs et les larmes.
Sans doute la dépénalisation est-elle encore toujours subordonnée à une situation de détresse. Mais quelle détresse ? « Mon ami, mon conjoint ne veut pas de cet enfant » ; « ma famille ne veut pas, ne peut pas m’aider, je n’ai personne pour m’aider », « mon employeur va me mettre à la porte », toutes raisons qui se résument à une seule : « ce n’est pas le moment », pour toutes sortes de raisons, dont financières, d’où la pression des employeurs.
Mais qu’est-ce qui se cache exactement sous ces raisons bien concrètes invoquées ? se demande un médecin. Réponse : nous le ne savons pas. « Ce n’est pas le moment ». Mais pour qui n’est-ce pas le moment ? Pour la femme, ou pour son entourage ? Combien de femmes viennent-elles parce qu’on a décidé pour elles ? Ce qui repose la question du libre choix.
Les infirmières sont parfois révoltées. Mais elles ne peuvent rien dire, rien faire.
« Certaines viennent décontractées, apparemment, et en ressortent aussi décontractées. D’autres, qui ont pris leur décision seule, ou qui sont mises sous pression par rapport à leur conjoint ou à la famille, là, c’est terrible, c’est des pleurs avant, et des pleurs après. Elles disent : « je suis obligée, je suis obligée ». Ce n’est pas un choix libre.
Il y en a aussi qui repartent alors qu’elles avaient prévu de faire l’IVG.
- Comment réagissez-vous par rapport à celles qui viennent sous la pression de leur entourage ?
- Ce n’est pas acceptable… mais que faire ? Moi, je suis obligée de le faire en tant qu’infirmière. Quand la gamine arrive avec ses parents qui la poussent à avorter, on ne peut rien faire. Ce sont des drames » (Sabine Faivre, La vérité sur l’avortement aujourd’hui, Paris, Téqui, 2006, p. 28). |
Sabine Faivre pose alors cette question : une infirmière a-t-elle le droit de dire « non » sans avoir peur d’être mise à la porte ? La plupart des infirmières ne savent pas si elles peuvent exprimer une objection de conscience. Alors, « on supporte sans rien dire ». Et, constate une infirmière, dans le cas d’une jeune fille mineure, « il n’y a pas d’alternative à l’IVG » (op. c., pp. 28, 30 et 109).
On comprend pourquoi les infirmières, qui vivent très mal ces situations, préfèrent toutes l’IVG chirurgicale à l’IVG médicamenteuse car, comme l’explique un médecin :
« Elles voient partir la femme au bloc et revenir presque dans le même état que celui où elle est partie ; elles n’ont rien vu, rien entendu. A la limite, cela leur permet de gommer l’événement.
La femme aussi, sauf que sur ce blanc, il faudra mettre des mots qui sont certainement difficiles. Les femmes qui vivent l’IVG sous RU le vivent très mal parce qu’elles assistent à leur avortement en direct ; à la limite, elles récupèrent elles-mêmes les débris de l’avortement » (Sabine Faivre, La vérité sur l’avortement aujourd’hui, p. 44). |
Explique une infirmière :
| « Je ne supporte pas facilement, surtout le RU. On les oblige à expulser dans le bassin, c’est psychologiquement très dur. On est obligé de les faire expulser dans un bassin, parce que le truc doit partir pour vérification, pour voir s’il n’y a pas d’anomalie ou de problème. Je le vis très mal » (Sabine Faivre, La vérité sur l’avortement aujourd’hui, p. 29). |
Cf. l’avortement médicamenteux.
2. Les médecins
| « Comme vous le savez, il y a deux techniques : la technique médicale (médicamenteuse) et la technique chirurgicale avec anesthésie générale, ou locale avec aspiration et canule. On va au bloc, et là on aspire... le… l’embryon et ses annexes » (Sabine Faivre, La vérité sur l’avortement aujourd’hui, p. 36). |
L’un des médecins interrogé par Sabine Faivre, le docteur N., qui pratique des avortements depuis 1974, c’est-à-dire avant la loi Veil, explique qu’il n’est pas pour l’avortement, mais que la loi Veil lui apparut cependant comme une avancée sociale.
Comme le confesse d’ailleurs cet autre médecin, le docteur Philippe Cathelineau, qui, par le biais de son association Splendeur de la Vie, se consacre désormais, depuis plus de 25 ans, à la promotion de la vie :
« J’étais étudiant en médecine lors des discussions qui précédèrent le vote de la loi Veil. A l’époque, j’avais bien accueilli ce texte, ratifié par le Parlement français en 1975, qui inventait le terme d’IVG, ou interruption volontaire de grossesse. Les élus entendaient ainsi secourir les femmes en détresse en raison de la conception d’un enfant non désiré, en leur proposant de pouvoir recourir à un avortement dépénalisé et médicalisé, et en tentant d’en gommer les aspects culpabilisants. Il me semblait être un progrès social » (P. De Cathelineau, Les lendemains douloureux de l’avortement, C.L.D., 2003, p. 15). |
Le docteur N. était et est toujours pour la loi Veil, car il s’agissait, pour lui, d’aider les femmes en réelle détresse risquant leur vie en pratiquant un avortement dans de mauvaises conditions. Or il se voit, aujourd’hui, obligé par la loi à pratiquer des IVG dans des situations qui n’ont rien à voir avec une situation de détresse comme, par exemple, le choix du sexe.
Il pensait que les progrès de la contraception diminuerait le nombre des avortements. Or c’est le contraire qui se passe : l’avortement semble de plus en plus être utilisé comme un moyen de « contraception » :
« Je fais autant d’IVG qu’il y a vingt-cinq ans. Mais par contre, en ce qui concerne l’éducation des femmes, c’est un échec.
Il y a un échec complet du discours contraceptif. J’éprouve un énorme regret par rapport à cela. Je pratique aujourd’hui autant d’IVG qu’il y a dix-sept ans. Il y a des femmes qui viennent demander parfois jusqu’à quatre ou cinq fois une IVG. Comment voulez-vous qu’on accepte cela ? Ce matin, j’ai fait deux IVG et une césarienne. Je peux vous dire que j’étais fier de ma césarienne !
Par contre, pour vous montrer comment ça a évolué, il y a trente ans j’allais en prison si je pratiquais des avortements clandestins, aujourd’hui je vais en prison si je refuse d’en pratiquer. Le pire, vous savez ce que c’est ? C’est qu’on me demande de faire ça avec le sourire ! » (Sabine Faivre, La vérité sur l’avortement aujourd’hui, p. 36). |
Il pratique des avortements depuis toujours, mais « ce n’est pas mon métier », et il se justifie en disant qu’il faut bien que quelqu’un le fasse.
En tant que chef de service d’un hôpital public, il n’a effectivement pas le choix, et il a d’autant moins le choix que les médecins prêts à le faire semblent de plus en plus difficiles à trouver. Dans les structures hospitalières françaises, la loi est en effet très stricte : l’activité d’IVG doit avoir sa place au sein du service de gynécologie-obstétrique. Même s’il est opposé à l’avortement, le chef de service est donc obligé de les organiser, et parfois, tout repose sur ses seules épaules. Peu importe alors ce qu’il pense, il doit assumer la tâche.
« Moi, je fais partie d’un service public. C’est l’administration ; il y a la loi. Je pourrais die non. Mais c’est un service public ; on ne peut pas refuser l’IVG dans un service public. Alors, j’assure un service.
En plus, ils n’arrivent à trouver personne pour le faire. C’est difficile de recruter des gens. Alors il faut bien qu’il y en ait qui le fassent » ( Sabine Faivre, La vérité sur l’avortement aujourd’hui, p. 36). |
Ce qui le dérange le plus, ce ne sont pas les IMG, qu’il considère comme des « actes d’amour », mais ces IVG que lui imposent ces « connes » de femmes incapables de prendre les précautions nécessaires alors que tous les moyens possibles sont à leur disposition.
« Comment vivez-vous la pratique de l’IMG ?
Pour moi, l’IMG est un acte d’amour.
Un acte d’amour ?
Oui, si c’était un acte de haine, cela n’aurait pas de sens ! Or il faut que je mette du sens sur ce que je fais. Une IMG pour un fœtus malade, on se dit qu’il aurait été trop malheureux, qu’il est trop malade pour qu’on puisse le sauver… » (Sabine Faivre, La vérité sur l’avortement aujourd’hui, p. 51). |
Son malaise se répercute alors sur les femmes qu’il reçoit.
Comme l’explique Sabine Faivre
« Son malaise rejaillit dans sa relation aux femmes qu’il reçoit pour une demande d’avortement ; il ne les supporte plus, n’a pas assez de mots blessants pour les qualifier ; il les rend responsables de ce qu’elles lui font subir. C’est à lui que ces « connes » font payer leur immaturité sexuelle !
Alors il a choisi de ne pas s’impliquer dans leur histoire, de ne rien chercher à avoir – c’est une façon qu’il a de se protéger : il revendique de n’être que la main qui accomplit le geste. Mais est-ce tout simplement possible ? » (Sabine Faivre, La vérité sur l’avortement aujourd’hui, p. 105). |
Un autre médecin, d’une clinique privée, explique à notre enquêtrice comment il fonctionne :
« Sur le plan médical, l’IVG est une pratique sophistiquée ; c’est un geste technique. Sinon, c’est vrai qu’on est souvent tenté de faire un contre-transfert négatif sur les femmes.
C’est vrai que les femmes arrivent à vous mettre en pétard, quand elles râlent quand la date de l’IVG vient par exemple contrarier leur projet de vacances ou les impératifs de leur boulot. On ne peut pas s’empêcher de leur en vouloir, c’est humain. On fait tout un travail d’accompagnement, on lui tient la main, et « cette conne », en plus, elle pleure.
Il y a un travail énorme de déculpabilisation à faire, c’est un travail très difficile parce qu’on a aussi nos limites et qu’on est aussi confrontés à des échecs très durs : quand on se rend compte qu’on n’aurait pas dû faire telle ou telle IVG, quand on réalise que la femme prise en urgence avorte en fait sous la contrainte d’un tiers, qu’on sait que ça va mal se passer.
Là, on réalise que l’IVG, ça peut bousiller complètement une femme ; cela s’ajoute aux séquelles de l’IVG. L’IVG, c’est grave. Ca ne vous viendrait pas à l’esprit de vous sauver face à un geyser de sang ?
…
Parfois, c’est très dur. Parfois, on croit rendre service et on s’aperçoit qu’en fait on bousille la personne.
En plus l’allongement du délai a introduit quelque chose que je ne souhaitais pas voir : le choix d’une IVG à cause du sexe ou d’une malformation bénigne. Je ne veux pas être un maillon de la chaîne eugénique.
Actuellement, on en arrive à refuser des demande d’IVG au-delà du délai quand cela heurte notre conscience. Par exemple, j’ai eu cette année trois cas de demande d’IVG à cause du sexe ; je les ai refusées. Nous avons mis en avant notre clause de conscience. Vous comprenez, j’ai besoin de me regarder dans la glace le soir » (Sabine Faivre, La vérité sur l’avortement aujourd’hui, p. 45). |
Ce qui surprend surtout notre enquêtrice, c’est la violence de ces témoignages qui traduisent, chez les infirmières comme chez les médecins qu’elle a interrogés, le besoin de parler et d’écouter. Tous ont tous quelque chose à dire, tous ont un vécu douloureux, même s’ils ne l’avouent pas explicitement. Jamais les médecins qu’elle a rencontrés n’avaient pu parler de ce qu’ils ressentaient parce que personne ne le leur avait demandé.
Ce qui l’a surtout frappée, ce sont les non-dits, le silence qui pèse et la façon dont toutes ces personnes vivent leur pratique dans une sorte de refoulement angoissé.
Le silence autour de l’IVG s’étend partout et touche tout le monde.
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5-1. L'IVG du côté des travailleurs sociaux
5-2... ci-dessus
5-3. L'IVG vue par les psy
6. L'avortement médicamenteux
7. Le vécu de l'avortement
8. Témoignage
9. L'avortement et l'Europe
10. La naissance du Chemin de Vie dix jours après la loi
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