chemindevie.be
page d'accueil
chemindevie@skynet.be

Nos grands dossiers
Aimer
Amitié
Aimer autrement
Amour et Fécondité
L'avortement? Non
Mourir dans la dignité
Bioéthique
Une sexualité catholique?

Renée Toussaint, philosophe, Chemin de Vie

le 5 mars 2010

L'avortement aujourd'hui, en 2010

8. Témoignage

Témoignage d’une jeune femme ayant subi une interruption de grossesse

« Il y a un vrai tabou en France ; on parle très peu de la souffrance post-avortement. Pourtant je connais plein d’autres femmes qui ont connu le même calvaire que moi. Seulement, beaucoup n’ont pas la force de témoigner, tellement cela reste difficile pour elles. Moi, j’ai suivi 3 ans de psychothérapie analytique et un an d’AGAPA. Cette année a été la plus efficace : c’est un programme structuré qui nous permet vraiment de progresser. On apprend à évacuer notre angoisse par la parole, des jeux de rôle, des mises en scène ; cela permet une mise à distance.
Depuis que j’ai fait ce parcours AGAPA, je suis beaucoup plus sereine pour en parler. Ce n’était pas tellement mon choix de demander l’IVG, même si c’est moi qui suis venue demander un entretien pré-IVG.

J’étais en fin de licence, quand je me suis retrouvée enceinte.
Moi, j’étais persuadée que je pourrais l’élever… mais quand j’en ai parlé à mon copain, ça a été la vraie panique. La catastrophe. Il a voulu tout casser autour de lui. En plus, il avait des problèmes de relation avec ses parents ; à chaque fois qu’il avait des problèmes, il appelait ses parents. Donc il a appelé ses parents.
Sa famille a très mal réagi. Elle m’a insultée, il y a eu plein de violence verbale. Ils ont exigé que j’aille avorter.
Au début, j’avais décidé de me battre. Je voulais le garder. Mais eux, ils m’ont mis la pression constante : « il faut que tu avortes, il faut que tu avortes », c’était incessant, épuisant moralement. Mon ami ne voulait pas non plus que je le garde.

Mais il y a une chose que je veux vous dire : la réalité de l’avortement, ce n’est pas ce qu’on dit, ce n’est pas ce que tout le monde m’a dit, à commencer par mon copain, et les assistantes sociales ensuite, et la psychologue : « Vous verrez, tout va bien se passer », m’a dit la psychologue 5 min avant l’anesthésie, alors qu’après m’avoir rasée, les jambes écartées, mon intimité était exhibée devant l’indifférence quasi générale des soignants. Mon copain lui aussi me disant : « Allons, il y a 200.000 avortements par an en France, ce ne doit pas être si terrible que ça… tu ne va par faire la difficile, non ? Si 200.000 femmes y arrivent, tu devais y arriver toi aussi ! » Non, ce n’est pas du tout ce qu’on m’a dit.

La pression exercée sur moi a été tellement forte que je n’ai pas pu résister. A aucun moment je ne me suis dit : « je veux le faire ». Je me suis sacrifiée, j’étais une victime. Je voulais que le harcèlement de ma belle-famille cesse enfin. C’était incessant, insupportable. Toutes les semaines, j’avais droit à « Alors, tu a pris ton rendez-vous pour l’avortement ? Il faudrait peut-être que tu te décides ». Alors j’y suis allée.

A l’époque, l’entretien était encore obligatoire. L’assistante sociale m’a expliqué en gros comment cela allait se passer. Elle m’a dit que sur le plan du vécu, je m’en sortirais, qu’il ne fallait pas que je m’inquiète. Elle ne m’a rien dit d’autre.

Ce qui m’a choquée, c’est qu’on ne m’a pas du tout dit ce à quoi je pouvais avoir droit si je décidais de poursuivre ma grossesse ; mes droits ! Je n’ai eu aucune information sur les aides dont je pouvais bénéficier pour mener ma grossesse à terme. C’est ça que j’aurais attendu, en fait. Je n’ai même pas signé le papier pour avorter, et l’IVG a quand même eu lieu. Je n’ai pas voulu le signer, mais tout le monde s’en foutait.

Le jour J, je me suis retrouvée dans la même chambre qu’une autre fille. On ne m’avait pas prévenue. Le moment le plus humiliant, c’est quand on vous rase. J’étais là, les fesses à l’air, pendant que les infirmières rigolaient entre elles, dans l’indifférence générale. J’ai jeté mon mec dehors tellement c’était ignoble.
J’avais honte. Comment  pouvais-je faire une chose pareille ?
On m’a parquée dans une grande pièce sans fenêtre.

Après l’IVG, quand je me suis réveillée, je n’ai parlé à personne. J’ai regardé le plafond. Je ne ressentais rien. J’étais vide.
Ce jour-là, je me suis habillée tout en noir. Je suis allée chez le coiffeur et je lui ai demandé de me raser la tête, complètement. Il a refusé. Je voulais que tout le monde voie que je n’étais pas une vraie femme. Mais il n’a pas voulu.
Puis, j’ai pété un plomb. J’ai perdu la capacité de parler, pendant plusieurs jours ; je n’arrivais plus du tout à parler. J’avais des comportements délirants, je regardais tous les bébés dans les poussettes, dans la rue, et je demandais : « Vous avez vu mon bébé ? Vous avez vu mon bébé ? » Un jour, dans un supermarché, je me suis précipitée sur une femme enceinte avec mon caddie. Je voulais lui faire mal, qu’elle ressente exactement la même chose que ce que j’avais ressenti. Je débloquais. J’appelais l’hôpital pour savoir où ils avaient mis le corps de mon bébé. Je n’avais pas le droit d’être triste. Or moi, j’avais mal, et je devenais folle. On m’a mise sous Prozac pendant un an.

Après un an, je me suis mariée avec mon ami. Lui aussi a fait un travail avec un psychologue ; il a compris pour l’IVG. Sept mois après, il a réalisé et il a commencé à pleurer.

Maintenant c’est toujours difficile de penser aux enfants, à ceux qu’on aura dans l’avenir. J’ai peur de ne pas y arriver. Je me demande comment font les autres mères, elles y arrivent ?
Le parcours AGAPA m’a libérée par rapport à mes beaux-parents. Vous savez, un an après l’IVG, ils ont commencé à me dire « Alors, vous en êtes où pour le bébé ? » Ils voulaient avoir un petit-fils ou une petite-fille alors qu’un an auparavant ils n’arrêtaient pas de me harceler pour que j’aille avorter !

Ce que je voudrais faire maintenant, c’est témoigner de ce que j’ai vécu. J’aimerais que l’accompagnement des femmes change, que l’on aide vraiment les femmes à comprendre le désir profond de vie qu’elles portent en elles, qu’on les aide à trouver d’autres solutions que des solutions de mort.
Je veux que mon témoignage serve à d’autres, pour faire changer  tout cela, au nom de toutes les femmes qui, un jour, seront comme moi confrontées à l’avortement.

Le message que je voudrais transmettre est que, avec l’avortement, on entre dans quelque chose de fondamental, d’existentiel. On ne peut pas dire que c’est banal. Qu’on ait un fœtus d’un centimètre ou d’un centimètre et demi, c’est pareil, la dimension de vie est exactement équivalente. Avec la loi, on profite du fait que le fœtus ou l’embryon soient tout petits pour autoriser quelque chose d’inacceptable. C’est une vie qu’on supprime volontairement, personne ne pourra nous faire croire le contraire. On n’a pas le droit de nier les répercussions psychologiques de l’IVG, ni de faire croire que ce n’est rien ; on n’a pas le droit de nier la réalité. La souffrance liée à l’avortement est taboue, elle n’est pas reconnue dans notre société.
On ne fait rien en France pour accompagner les 220.000 femmes qui chaque année subissent, souvent sans savoir, ce que j’ai subi. J’ai subi quelque chose qui m’a marquée à vie, qui m’a blessée. Maintenant encore, je suis blessée par rapport aux femmes, j’ai l’impression de ne pas mériter d’être une mère.

Ce qui m’a aidée, ce n’est pas qu’on m’aide à déculpabiliser ou qu’on cherche à me faire croire que ce n’était qu’un incident dans ma vie. Ce qui m’a aidée, c’est qu’on me permette de reconnaître mon enfant, de lui parler. Moi, j’ai donné un prénom à mon enfant avorté, je lui ai demandé pardon. Il fait partie de mon histoire. Il a existé dans ma vie ».


D’après S. Fraire, La vérité sur l’avortement aujourd’hui, Paris, Téqui, 2006, pp.59-65.

 

lire aussi

1. Le cadre juridique belge

2. Chiffres de la Commission belge d'évaluation

3. Découverte du traumatisme post-avortement

4. Le cadre juridique français

5. L'enquête de Sabine Faivre dans les hôpitaux français (2002)

5-1. L'IVG du côté des travailleurs sociaux

5-2. L'IVG du côté de l'équipe médicale

5-3. L'IVG vue par les psy

6. L'avortement médicamenteux

7. Le vécu de l'avortement

8... ci-dessus

 

9. L'avortement et l'Europe

10. La naissance du Chemin de Vie dix jours après la loi